Entretien avec Ivo Van Hove

HAMLET
d'après William Shakespeare
mise en scène Ivo Van Hove
du 21 janvier au 14 mars 2026 à l'Odéon Théâtre de l'Europe

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  • Laurent Muhleisen. Pour votre quatrième collaboration avec la troupe de la Comédie-Française, vous choisissez l’une des pièces les plus célèbres du répertoire mondial. Vos précédentes mises en scène d’œuvres de Shakespeare se concentraient plutôt sur des « pièces de guerre » : Hamlet est-elle, d’une certaine manière, une « pièce de guerre » ?

Ivo Van Hove. Ça commence avec une guerre dans la tête d’Hamlet qui est extrêmement traumatisé par la mort totalement inattendue de son père, son idole, et par le mariage très rapide – trop pour lui – de sa mère avec son oncle paternel. Ce sera le socle de notre spectacle, où tout sera vu depuis le regard intérieur d’Hamlet et ses réactions – instinctives parfois – face au monde qui l’entoure, tel qu’il le perçoit. Il découvre que son père a été assassiné par son propre frère, Claudius. Tourmenté, le jeune Hamlet se transforme peu à peu en un activiste prêt à tout pour faire éclater la vérité. Dans le spectacle, nous avons introduit la présence de la troupe de théâtre dès le début. Les acteurs sont les amis d’Hamlet. Dans un premier temps, le prince croit que le théâtre est l’outil parfait pour enquêter sur la réalité de ce meurtre et, si nécessaire, la remettre en question. Il pense que le théâtre peut améliorer, changer le monde… Il va cependant découvrir qu’il n’a pas cette force. Il se met alors à le confondre de plus en plus avec la réalité, jusqu’à s’identifier entièrement à un personnage et commettre son premier meurtre. Désormais, le monde du théâtre devient réalité pour lui ; inspiré par l’esprit combatif de deux jeunes gens, Laertes et Fortinbras, il devient de plus en plus violent pour servir sa foi dans le bien commun.

  • L. M. Votre version, très resserrée, de Hamlet se concentre sur le personnage éponyme que vous décrivez comme « happé » dans un processus de radicalisation (comme ont pu l’être Martin von Essenbeck dans Les Damnés, Oreste et Électre ou Tartuffe). Ce thème de la radicalisation de la jeunesse, votre théâtre s’attache à en décrire les mécanismes : « Être ou ne pas être » devient en quelque sorte « Tuer ou ne pas tuer ». Dans un monde de plus en plus fou, la violence vous semble-t-elle être la seule issue ?

I. V. H. Pour moi, cette évolution est un signe de notre époque ; nous acceptons de plus en plus la violence comme un moyen légitime de résoudre des conflits complexes. Je trouve cela infiniment triste. De fait, Shakespeare montre dans Hamlet que cette attitude ne fait qu’engendrer davantage de destruction. Fasciné par la force brutale du jeune commandant Fortinbras, Hamlet est pris dans un engrenage et recourt de plus en plus à la violence comme moyen de résolution. D’idéaliste, il devient activiste et meurtrier sans remord. Shakespeare est ici, comme toujours, un visionnaire qui nous tend un miroir.

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  • L. M. Par quels moyens le théâtre, votre théâtre, donne-t-il à voir cette « faillite » du théâtre décrite dans votre spectacle, son rapport ambigu à la réalité ?

I. V. H. L’importance des artistes et de l’art dans la société réside dans le fait que, parallèlement aux rêves, aux utopies, ils révèlent aussi la part d’ombre de l’humanité. La politique vise à (ré)organiser notre société, et l’art à appréhender le chaos. Les grands chefs-d’œuvre nous offrent un aperçu, pas toujours bienvenu, de notre complexité, en tant qu’êtres humains et en tant que société.

  • L. M. Dans ce contexte de resserrement du propos de la pièce, quelle fonction occupe le texte de Shakespeare ? Comment s’inscrit-il dans l’esthétique de votre spectacle ?

I. V. H. Le texte est toujours notre point de départ. Mais un de mes professeurs m’a appris qu’aucun texte ne possède une signification objective et absolue. La phrase « Je t’aime » peut être prononcée avec de nombreuses intentions différentes. La force du théâtre shakespearien réside dans le fait qu’un texte peut constamment changer de sens au fil de l’histoire, et en partie grâce à l’histoire elle-même.

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  • L. M. On retrouve dans votre distribution des comédiennes et comédiens de la Comédie-Française déjà présents dans la création des Damnés, en 2016. Qu’apporte, selon vous, la notion de fidélité aux acteurs et actrices ? Et le fait de revenir à la Comédie-Française et à l’Odéon Théâtre de l’Europe où vous avez présenté plusieurs mises en scène ?

I. V. H. Dès ma première mise en scène en 1981, j’étais convaincu que collaborer plusieurs fois avec les mêmes acteurs et actrices ne conduit pas à la complaisance mais offre la possibilité de créer des spectacles qui ne se limitent pas à l’évidence, et qui ouvrent de nouvelles perspectives. La confiance est le fondement idéal d’un travail de qualité ; elle n’engendre jamais une routine à partir du moment où l’on maintient un niveau d’ exigence élevé. La Comédie-Française et l’Odéon Théâtre de l’Europe sont des institutions qui m’ont permis de créer des œuvres que je n’aurais pas pu réaliser de façon aussi concentrée ailleurs.

  • L. M. Quelle place occupe, dans la constellation esthétique, votre collaboration avec Jan Versweyveld, qui signe les scénographies et les lumières de vos spectacles. Et pour ce Hamlet en particulier, quel rôle ont joué votre dramaturge Bart Van den Eynde, votre créatrice de costumes An D’Huys et le compositeur de la musique Roeland Fernhout ?

I. V. H. Wannes Van de Velde était un chanteur belge qui chantait « Ne zanger is ne groep », c’est-à-dire en français « un chanteur est un groupe », et quand on met en scène une pièce c’est pour moi la même chose. Jan et moi, nous avons créé notre premier spectacle durant l’été 1981, Bart je le connais depuis 1995 et, avec An, nous collaborons depuis 2003. En ce qui concerne Roeland : il était acteur dans la compagnie à Amsterdam et montrait de plus en plus de signes d’un grand talent pour la musique. C’est essentiel de ne pas changer d’équipe artistique en croyant que cela va générer de la nouveauté, parce que l’on parvient, ensemble, à développer un langage théâtral différent pour chaque projet – chacun étant nécessairement différent. Comme je le disais concernant la distribution, il est pour moi primordial de travailler en toute confiance, dans un climat où nous pouvons exprimer un regard critique constructif et exigeant les uns envers les autres. Car ensemble, nous aspirons à créer le meilleur théâtre au monde.

Entretien réalisé par Laurent Muhleisen, décembre 2025
Photos © Jan Versweyveld

Article publié le 26 janvier 2026
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Hamlet
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